Je veux que mon enfant m’aime, alors je n’ose plus lui dire non!

Il y a une situation que beaucoup de parents connaissent. On dit non à son enfant. Il insiste, argumente, se met en colère. On explique pourquoi on a dit non, puis on explique encore. La discussion s’éternise et, parfois, on finit par céder.

Ce n’est pas forcément parce que nous avons changé d’avis. C’est parfois simplement parce qu’il est difficile de voir son enfant contrarié. Difficile d’entendre « tu es méchant », « ce n’est pas juste » ou, plus violent encore, le fameux « je ne t’aime plus ».

Évidemment, nous savons, en tant qu’adultes, que notre enfant ne cesse pas réellement de nous aimer parce que nous avons refusé un dessin animé ou demandé d’aller se coucher. Pourtant, sur le moment, ces mots peuvent toucher quelque chose de sensible. Nous voulons que nos enfants soient heureux, nous voulons préserver la relation que nous avons avec eux et nous avons parfois tellement peur de reproduire une éducation trop autoritaire que nous hésitons à tenir une limite lorsqu’elle provoque une forte réaction.

C’est sans doute là que se trouve une confusion importante : notre enfant peut nous aimer profondément tout en étant très en colère contre nous. Il peut trouver notre décision injuste, la contester et même nous en vouloir pendant un moment. Être aimé par son enfant ne signifie pas être approuvé par lui en permanence.

Poser une limite n’empêche pas d’écouter

Depuis quelques années, nous accordons beaucoup plus d’importance aux émotions de l’enfant. C’est une évolution positive. Un enfant en colère n’est plus forcément considéré comme un enfant capricieux qu’il faudrait immédiatement faire taire. On essaie davantage de comprendre ce qu’il ressent, de mettre des mots sur ses émotions et de lui permettre de les exprimer.

Mais écouter une émotion ne signifie pas nécessairement modifier la décision qui l’a provoquée.

On peut très bien dire à un enfant : « Je comprends que tu sois en colère parce que tu voulais continuer à jouer » tout en maintenant qu’il est l’heure de partir. On peut comprendre sa déception sans chercher immédiatement à la faire disparaître.

C’est même un apprentissage important. Au cours de sa vie, un enfant rencontrera nécessairement des frustrations. Il devra attendre, renoncer parfois, partager, respecter les besoins des autres, accepter qu’une décision ne lui convienne pas ou qu’il ne puisse pas obtenir immédiatement ce qu’il souhaite.

Le rôle de l’adulte n’est pas de créer artificiellement ces frustrations. La vie s’en charge très bien. Mais il n’est probablement pas non plus de toutes les supprimer.

Un cadre clair permet justement à l’enfant de ne pas avoir à décider de tout. Il sait qu’il existe des choses sur lesquelles il peut discuter, proposer, choisir, et d’autres pour lesquelles l’adulte prend la responsabilité de décider.

Cela n’empêche ni le dialogue ni la bienveillance.

Un « non » peut être calme. Une règle peut être expliquée. Une colère peut être accueillie. Et une limite peut malgré tout rester une limite.

Pourquoi est-il parfois si difficile de tenir ce cadre ?

La question mérite d’être posée sans culpabiliser les parents, parce que nos réactions ne concernent pas uniquement nos enfants. Notre propre histoire entre forcément un peu dans la pièce.

Certains ont grandi avec une éducation très autoritaire et souhaitent à tout prix offrir autre chose à leurs enfants. D’autres travaillent beaucoup et culpabilisent de passer trop peu de temps avec eux. Certains supportent difficilement les conflits. D’autres encore ont simplement envie que les moments passés en famille soient agréables et n’ont aucune envie de transformer la fin d’une journée déjà fatigante en négociation interminable.

Et puis, soyons réalistes : tenir un cadre demande parfois beaucoup plus d’énergie que céder.

Il est donc facile de comprendre pourquoi certaines limites deviennent progressivement négociables.

Le problème n’est d’ailleurs pas de céder occasionnellement. Aucun parent n'est parfaitement constant, et ce n’est probablement pas souhaitable. On peut changer d’avis, reconnaître que l’on s’est trompé ou décider qu’une règle n’a finalement plus beaucoup de sens.

La difficulté apparaît davantage lorsque l’enfant comprend que ce n’est pas la règle qui détermine l’issue de la situation, mais l’intensité avec laquelle il va la contester.

Il va alors naturellement essayer à nouveau. Pas nécessairement parce qu’il cherche à manipuler l’adulte, mais simplement parce qu’il apprend comment fonctionne son environnement.

Si insister cinq minutes permet parfois d’obtenir un oui, pourquoi ne pas insister six minutes la prochaine fois ?

Les enfants testent les limites. Cela fait partie de leur développement. Ils cherchent à savoir ce qui est possible, ce qui ne l’est pas et si la règle annoncée existe réellement. D’une certaine manière, ils nous demandent aussi : « Jusqu’où puis-je aller ? »

Une réponse stable peut être beaucoup plus rassurante qu’on ne l’imagine.

Ce que nous observons aussi à l’école

Cette question du cadre ne s’arrête évidemment pas à la porte de la maison. Nous la retrouvons quotidiennement à l’école, sous des formes parfois très différentes.

Apprendre à vivre dans une classe demande de nombreuses compétences qui ne sont pas purement scolaires. Il faut attendre son tour, écouter quelqu’un d’autre, respecter le matériel, accepter qu’une activité ne soit pas disponible immédiatement ou qu’un camarade ait un autre avis.

Il faut aussi accepter de ne pas savoir.

C’est un point particulièrement important pour nous à LMO. Apprendre suppose nécessairement de rencontrer quelque chose que l’on ne sait pas encore faire. Il faut essayer, se tromper, recommencer et parfois accepter qu'une solution ne vienne pas immédiatement. Un enfant qui supporte très difficilement la frustration peut donc également se retrouver en difficulté face aux apprentissages, même lorsqu’il possède toutes les capacités nécessaires pour réussir.

Nous rencontrons parfois des enfants pour lesquels le « non », l’attente, l’erreur ou la contrainte sont devenus particulièrement difficiles à vivre. Notre premier réflexe n’est pas de considérer qu’ils sont mal élevés, pas plus que nous ne cherchons à expliquer systématiquement leur comportement par ce qui se passe à la maison.

Un enfant n’est jamais aussi simple.

Nous essayons plutôt de comprendre ce qu’il nous montre et ce dont il a besoin pour progresser.

C’est précisément pour cela que le partenariat avec les parents est essentiel.

À LMO, lorsqu’une difficulté autour du cadre apparaît, nous essayons de ne pas travailler chacun de notre côté. L’équipe pédagogique peut observer un comportement à l’école que les parents ne rencontrent jamais à la maison. À l’inverse, les parents connaissent de leur enfant des choses que nous ne pouvons pas voir dans le contexte scolaire.

Ces deux regards ne sont pas concurrents. Ils nous donnent simplement deux morceaux différents de la même histoire.

Il ne s’agit pas non plus de demander aux familles d’appliquer à la maison exactement les mêmes règles qu’à l’école. Les deux espaces sont différents et doivent le rester. En revanche, il est important qu’un enfant sente que les adultes qui l’accompagnent peuvent se parler, se faire confiance et chercher ensemble une réponse lorsqu’il rencontre une difficulté.

C’est aussi notre conception du rôle d’une école : nous ne sommes pas uniquement là pour transmettre des mathématiques, du français ou des connaissances. Nous accompagnons des enfants qui sont en train de se construire, et ce travail ne peut réellement fonctionner qu’en partenariat avec leurs parents.

Au fond, poser un cadre ne consiste pas à obtenir l’obéissance d’un enfant. Le véritable objectif est presque inverse.

Lorsque l’enfant est petit, l’adulte pose beaucoup de limites pour lui. Puis, au fil des années, il doit pouvoir en retirer progressivement. L’enfant apprend à attendre sans qu’on le lui demande, à respecter l’autre sans qu’un adulte soit derrière lui, à mesurer les conséquences de ses choix et à décider lui-même de ce qui est juste ou raisonnable.

Le cadre extérieur devient peu à peu un cadre intérieur.

C’est peut-être finalement l’une des meilleures définitions de l’autonomie.

Et cela suppose parfois d’accepter une chose assez inconfortable lorsque l’on est parent : notre enfant ne sera pas toujours content de nous.

Il pourra être en colère. Il pourra nous trouver injustes. Il pourra même, dans un moment de frustration, nous dire qu’il ne nous aime plus.

Ce n’est pas forcément le signe que quelque chose s’est cassé entre nous.

Au contraire, un enfant qui découvre qu’il peut être en désaccord avec son parent, se mettre en colère contre lui et constater quelques minutes ou quelques heures plus tard que la relation est toujours là apprend quelque chose d’essentiel : un lien solide n’a pas besoin d’un accord permanent pour exister.

Parfois, aimer son enfant, c’est aussi être suffisamment serein dans ce lien pour accepter qu’il ne soit pas content de nous.



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Et si nous avions inversé la manière d’apprendre ?