Quand l'IA fait tomber un équilibre vieux de 150 ans : pourquoi l'école continue de former des exécutants ?

Pendant des décennies, une critique est revenue sans cesse :
"L'école forme des exécutants plutôt que des penseurs."
Cette phrase est souvent accompagnée d'une idée plus radicale : "C'est voulu."
Je ne le crois pas.
Je pense que la réalité est à la fois plus simple… et plus inquiétante.
L'école ne forme pas des exécutants parce qu'un petit groupe l'a décidé dans l'ombre. Elle le fait parce que, pendant près de 150 ans, c'était tout simplement le système le plus stable.
Le problème, c'est que ce système vient de perdre son principal pilier.
Et ce pilier s'appelle aujourd'hui l'intelligence artificielle.

Un équilibre qui semblait parfait

Pendant plus d'un siècle, plusieurs intérêts convergeaient naturellement.
Les entreprises avaient besoin de millions de salariés capables d'appliquer correctement des procédures. 
Les États avaient besoin d'une population instruite, disciplinée et capable de participer au développement économique.
Les parents voulaient offrir à leurs enfants une vie plus stable que la leur.
Les enseignants étaient évalués sur leur capacité à transmettre un programme commun.
Personne ne cherchait consciemment à fabriquer des exécutants.
Tout le monde cherchait simplement à répondre aux contraintes de son époque.
L'ensemble formait un équilibre remarquablement robuste.

1870-1910 : l'école de la révolution industrielle

Au XIXe siècle, les usines explosent.
Il faut apprendre rapidement à lire, écrire, compter et respecter des consignes.
L'école adopte naturellement une organisation qui ressemble beaucoup à celle des manufactures.
Une sonnerie, des horaires fixes, des rangées d'élèves, un enseignant qui transmet, une progression identique pour tous, des évaluations standardisées.
Ce modèle est extraordinairement efficace.
On peut former des millions d'élèves avec peu de moyens.
C'est une réussite historique.
À cette époque, personne n'imagine un autre système.

1910-1950 : la société industrielle s'étend

Les entreprises deviennent de plus en plus grandes. Les administrations grossissent. Les armées aussi. Les organisations fonctionnent grâce à une hiérarchie très claire.
Le monde récompense ceux qui savent :
respecter les procédures, appliquer une méthode, reproduire fidèlement un savoir.
L'école répond exactement à cette demande.
Elle prépare les futurs employés. Et cela fonctionne.

1950-1980 : la massification

Après la Seconde Guerre mondiale, un objectif devient prioritaire : amener toute une génération jusqu'au diplôme.
Le diplôme devient un formidable ascenseur social.
Les parents y voient une sécurité.
Les entreprises y voient un moyen simple de sélectionner.
Les États y voient un indicateur de réussite.
Les examens prennent une importance considérable.
Petit à petit, réussir l'école devient parfois plus important qu'apprendre.

1980-2010 : l'économie de la connaissance

L'informatique arrive. Internet apparaît. On pourrait croire que tout va changer.
En réalité, très peu. On remplace les cahiers par des ordinateurs.
Les vidéoprojecteurs remplacent les tableaux.
Mais le fonctionnement reste identique.
Un enseignant transmet.
Les élèves mémorisent.
Les examens vérifient.
La technologie change.
La pédagogie beaucoup moins.

2010-2022 : le début des fissures

Le marché du travail évolue.
Les entreprises cherchent désormais des personnes capables de :résoudre des problèmes complexes, collaborer, apprendre rapidement, créer, communiquer, prendre des initiatives.
Mais l'école continue d'évaluer principalement : la mémorisation, la restitution, la conformité.
Le décalage commence à apparaître.
Sans toutefois remettre totalement le système en question.

2022 : ChatGPT change la donne

Puis arrive ChatGPT.
Et avec lui, un choc historique.
Pour la première fois, une machine devient capable de réaliser une immense partie du travail d'exécution intellectuelle.
Elle peut : rédiger un texte, résumer un livre, programmer, traduire, expliquer, créer une présentation, analyser des données, produire un premier niveau de réflexion.
En quelques secondes, ce qui demandait plusieurs heures devient presque instantané.
Ce n'est pas l'intelligence qui est remplacée.
Il est important de comprendre ce qui disparaît réellement.
L'IA ne remplace pas la pensée humaine.
Elle remplace l'exécution de la pensée.

Autrement dit :

avant :

Je possède une connaissance → je l'applique.

demain :

J'oriente une intelligence → je juge le résultat → je prends la décision.

La valeur ne réside plus dans l'exécution. Elle réside dans le discernement. Le diplôme ne disparaît pas.
Contrairement à ce que certains annoncent, le diplôme ne va probablement pas disparaître.
Mais sa valeur va changer.
Pendant longtemps, un diplôme garantissait : "Cette personne sait faire."
Demain, il devra surtout démontrer : "Cette personne sait apprendre, comprendre, collaborer et décider."
Ce n'est pas la même chose.

Le paradoxe actuel

Aujourd'hui, beaucoup d'élèves continuent d'être récompensés lorsqu'ils savent reproduire exactement ce qu'on attend d'eux.
Pourtant, dans leur future vie professionnelle, on leur demandera de faire précisément l'inverse : remettre en question, expérimenter, créer, utiliser l'IA intelligemment, apprendre en permanence.
Le système continue donc à produire des profils adaptés au monde d'hier.
Alors que le marché commence déjà à sélectionner ceux qui seront capables de réussir dans celui de demain.
L'école est-elle responsable ? Pas vraiment.
Changer un système de cette taille prend du temps.
Former les enseignants. Modifier les programmes. Faire évoluer les examens. Rassurer les parents. Faire évoluer les universités. Changer les méthodes de recrutement.
Tout cela demande des années.
L'IA, elle, a bouleversé les règles du jeu en quelques mois.
L'école est donc moins en retard qu'elle n'est confrontée à une accélération historique sans précédent.

La prochaine école

Si l'IA prend en charge l'exécution, alors l'école devra progressivement se recentrer sur ce qui reste profondément humain.
Former des élèves capables de : poser les bonnes questions, raisonner, exercer leur esprit critique, comprendre plusieurs points de vue, travailler en équipe, communiquer avec clarté, créer, expérimenter, gérer l'incertitude, apprendre tout au long de leur vie.
Autrement dit, moins apprendre quoi penser, davantage apprendre comment penser. Une révolution comparable à celle de la machine à vapeur.
Lorsque la machine à vapeur est apparue, elle n'a pas supprimé le travail.
Elle a transformé la nature du travail.
L'intelligence artificielle semble suivre exactement la même trajectoire.
Elle ne remplace pas l'humain.
Elle déplace la valeur.
Pendant 150 ans, la valeur était dans la capacité à exécuter correctement.
Demain, elle sera dans la capacité à comprendre, décider, imaginer et donner du sens.
L'école n'est donc pas face à une simple réforme pédagogique.
Elle est confrontée à un changement de paradigme.
Et comme souvent dans l'histoire, le monde économique évolue plus vite que les institutions.
La question n'est plus de savoir si l'école devra changer.
La seule véritable question est désormais :

changera-t-elle assez vite pour préparer les enfants au monde qui arrive, plutôt qu'à celui qui disparaît ?

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Grandir dans un système qui ne bouge pas (ou si peu)